Emmanuel Piat, un lapidaire chasseur de lumière
ANNA HU Heritage Gallery (Grand Prix de Haute Joaillerie) saphirs, tanzanites, tourmalines, tsavorites, morganites, alexandrites et diamants © Anna Hu
Longtemps éclipsées par les 4 pierres « précieuses », les pierres fines habillent de leur lumière les plus belles créations de Haute Joaillerie. Rareté, créativité, flambée des prix aux enchères : le marché des pierres de couleur est porté par des créateurs audacieux et des collectionneurs avertis. Emmanuel Piat, issu de la troisième génération d’une famille de lapidaires et président de l’Association Française de Gemmologie, observe depuis plus de 30 ans l’évolution du marché international.
LUXUS PLUS – Combien de variétés de pierres fines sont recensées dans le monde ?
Je voudrais tout d’abord parler de la façon dont on classe et définit les pierres avant d’en venir aux pierres fines. Il faut savoir que le terme de « pierre précieuse » diffère selon les cultures. Si vous allez en Inde par exemple, les pierres considérées comme précieuses sont beaucoup plus nombreuses et complètement différentes. Cette appellation est donc essentiellement occidentale. Concernant les pierres fines, nous sommes dans le même registre. Aujourd’hui, nous ne distinguons plus forcément les pierres fines des pierres précieuses, nous les appelons tout simplement des gemmes (le terme gemme comprend l’ensemble des pierres et des perles, NDLR). Le Blue Book de la CIBJO, qui fait référence et les répertorie en intégralité, en liste 55 pages… ce qui fait plus de 400 gemmes. On ne les utilise pas toutes en joaillerie, soit parce qu’elles ne sont pas très belles, soit parce qu’elles sont trop rares ou trop fragiles.
Pierres précieuses © Maison Piat
LUXUS PLUS – Découvre-t-on encore de nouvelles pierres fines ?
Nous en répertorions chaque année de nouvelles mais pour qu’elles soient utilisées en joaillerie, il faut qu’il y ait un critère de disponibilité. Si elles sont trop rares, comme la zoïsite rose ou la morganite dans ses tonalités les plus belles, proches du saphir rose par exemple, elles intéresseront des collectionneurs mais seront difficiles à utiliser en joaillerie, tout simplement parce que ce ne sont pas des pierres que l’on trouve en quantité suffisante pour réaliser une collection.
LUXUS PLUS : Étant donné la longue histoire de votre famille dans le milieu des gemmes, comment avez-vous vu évoluer la demande des joailliers pour les pierres fines par rapport aux 4 pierres précieuses ?
Le joaillier Tiffany a été très novateur sur le sujet car il a contribué à faire connaître la tanzanite, la morganite, la kunzite, la tsavorite. Tiffany s’intéressait beaucoup aux minéraux et à toutes les pierres. C’est aussi ce qui a amené mon père Daniel Piat à créer l’Association Française de Gemmologie (AFG) en 1961, pour promouvoir les pierres dites non précieuses à l’époque, telles que les grenats et les tourmalines et amener les joailliers à s’y intéresser. A cette époque, au milieu du XXème siècle, les clients demandaient toujours le même type de pierres, de façon très classique. Par exemple, les saphirs violets étaient peu demandés alors qu’ils existaient déjà. Tout l’esprit de l’AFG était de développer un marché pour ces pierres qui étaient belles, nouvelles et pouvaient ouvrir vers une joaillerie innovante.
Collier Rupture zircons, opales et diamants © Louis Vuitton
Je dirais aussi que les new players, les nouveaux créateurs qui ne viennent pas du sérail, n’ont pas hésité à aller sur ce nouveau territoire de la pierre fine. La Maison Louis Vuitton fait de très belles créations de Haute Joaillerie presque entièrement serties de ces pierres accompagnées de diamants. Regardez Victoire de Castellane, qui venait de la mode et a fondé Dior Joaillerie. Il y avait une vraie prise de risque de sa part à utiliser des pierres fines ayant beaucoup de caractère. Peu utilisées par les concurrents encore, ces pierres étaient aussi moins chères et cela nous ramène à une problématique de budget. Le manque de budget a permis à de jeunes créateurs de développer une véritable créativité et de se faire remarquer. Je prends aussi l’exemple de JAR, ou de Boivin avant lui, qui ne regardaient que la beauté des gemmes, jamais le prix ou la valeur.
LUXUS PLUS : Les prix de ces pierres peuvent être très élevés, atteignant la valeur des pierres précieuses. Comment cela se justifie-t-il ?
Il faut tenir compte des évolutions de la demande et des phénomènes de mode. Le spinelle rouge, au départ, était prisé pour sa ressemblance avec le rubis et sa valeur ne dépassait pas un dixième de celle de cette pierre précieuse. Maintenant, il est recherché justement pour la petite nuance de couleur qui va le différencier du rubis, avec ce cristal bien particulier. On ne cherche plus du tout la ressemblance et c’est en cela que les pierres fines ont gagné leurs lettres de noblesse. Elles sont parfois surnommées les nouvelles précieuses. La tourmaline Paraíba ou le spinelle bleu cobalt sont devenus des pierres très demandées, absolument magnifiques et rares. Regardez les dernières ventes de Christie’s où des tourmalines Paraíba et une tourmaline indigolite ont atteint des prix faramineux (vente de Christie’s de décembre 2025 où les pierres citées ont dépassé jusqu’à 10 et 20 fois leur estimation, NDLR). La tourmaline indigolite avait une teinte exceptionnelle, d’un bleu-vert très lumineux. Je n’ai malheureusement pas réussi à enchérir jusqu’à la fin mais je ne serais pas surpris de voir revenir cette pierre sur le marché dans 5 ou 6 ans avec un prix beaucoup plus élevé.
Aujourd’hui, les tourmalines ont le vent en poupe car la variété de couleurs est absolument fantastique, ainsi que le grenat spessartite ou encore le grenat mandarin avec des couleurs joyeuses et chantantes qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Mais le marché des pierres de couleur restera toujours un marché de niche. L’appairage des pierres est toujours compliqué car nous parlons de petites quantités à chaque fois et en obtenir beaucoup, dans la même nuance exactement, est quasi impossible.
LUXUS PLUS : Parlez-nous de vos rencontres exceptionnelles avec des pierres
Il y en a eu beaucoup, c’est difficile ! Si l’on parle uniquement des pierres fines, Louis Vuitton a fait tout un collier avec des zircons, que j’ai trouvé remarquable, très audacieux. Je me souviens aussi du collier Tweed d’Or de Chanel serti d’une sublime topaze impériale. Bvlgari et Pomellato sont de vrais spécialistes de la pierre fine, leurs collections sont magnifiques. Et si vous regardez les pièces présentées lors du Grand Prix de Haute Joaillerie de Monaco, il y avait de nombreuses pierres fines également, qui côtoyaient les pierres précieuses.
Collier Tweed d’Or serti d’une topaze impériale de 20 40 carats © Chanel
LUXUS PLUS : Comment s’appliquent les normes de Responsabilité dans le sourcing des pierres de couleur ?
La Maison Piat a été le premier fournisseur de pierres de couleur mondial à être certifié RJC. L’éthique est un sujet incontournable, que je défendrai toujours. Mais il faut le reconnaître, les critères du RJC sont parfois difficiles à appliquer. Par exemple, à Madagascar, si un mineur déclare et révèle le lieu où il a trouvé un filon, dès le lendemain, la zone sera envahie et son filon probablement pillé. La taille de celui-ci, souvent petite, ne lui permet pas d’investir dans une exploitation totalement sécurisée. Il devra même se protéger, ainsi que sa famille, pour préserver son stock de pierres déjà extraites. Ma vision de l’éthique, c’est que nous devons aussi protéger ces petits mineurs qui ne sont souvent que des paysans, des personnes qui ont un faible revenu. Trouver une ou quelques pierres d’exception, c’est la chance de leur vie… Nous ne devons pas les priver de ces richesses que nous donnent la Terre. Dans d’autres cas, les normes du RJC deviennent tellement drastiques qu’elles ne seront bientôt plus applicables et pourraient même pousser certains acteurs peu scrupuleux à la fraude ou à la corruption pour se conformer à ses exigences. Dans certains pays, les documents exigés par le RJC n’existent tout simplement pas au niveau de l’administration. Ma conviction est qu’il faut se rapprocher au maximum de ces normes et s’attacher à faire évoluer localement les pratiques pour qu’elles s’y conforment mais en gardant une vision réaliste de la situation, qui est différente d’un pays à un autre.
Emmanuel Piat incarne cette génération de gemmologues qui œuvrent à révéler la beauté brute du minéral tout en accompagnant l’évolution d’un marché devenu plus conscient. Mais le monde des pierres de couleur reste avant tout un univers de passion et d’émotion, où chaque gemme révèle une lumière qui lui est unique.
Pierre précieuse © Maison Piat
Photo à la Une : Emmanuel Piat
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Publié dans le magazine LUXUS+ en mars 2026
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